web analytics

Rencontre : Olivier Jobard, lauréat du Photo World Press 2005

24
BILLET PREC.
BILLET SUIV.

C’est en Arles lors des « Rencontres Internationales de la Photographie », que nous rencontrons Olivier Jobard, le photojournaliste de SIPA, lauréat du Photo World Press 2005 et invité de Raymond Depardon, commissaire des expositions.

Olivier_jobard_20
Et oui, certains disent « en » Arles, alors que l’on dit à Paris, à Grenoble, à Perpignan… Cela n’est pas sans importance lors d’une manifestation comme les « Rencontres », dont l’aura culturelle est réelle. Pourtant en cette édition 2006, les choix de Raymond Depardon ont redonné – plus qu’à l’habitude – sa place au « Grand reportage ».

Olivier_jobard_24_1Emblématique de ce retour aux sources, le travail entrepris depuis 5 ans par le français Olivier Jobard à propos des flux migratoires et dont l’aboutissement est le livre, Kingsley – Carnet de route d’un immigrant clandestin. Durant 6 mois, il a suivi Kingsley Abang Kum, un Camerounais de 22 ans tout au long de son dangereux périple, traversant illégalement l’Afrique Sub-Saharienne ; le Cameroun, le Nigeria, le Niger, le désert du Sahara, l’Algérie, le Maroc, avant de s’embarquer sur un frêle esquif en direction des Canaries…

Olivier_jobard_02Les photos sont accompagnées du récit de Kingsley, écrit en collaboration avec Florence Saugues reporter à Paris-Match. Il en résulte un véritable carnet de route photographique, un témoignage inédit de ce que sont les espoirs et les drames d’un émigrant clandestin à travers l’Afrique.

Olivier_jobard_01_2C’est en 2000 et 2001, alors que l’actualité l’amena à travailler régulièrement sur le camp de Sangattes, qu’Olivier ressenti le choc qui déclencha ce travail de longue haleine. «Ici s’entassaient toutes les nations, toutes les ethnies…

Tous les pays en guerre où j’avais travaillé depuis 10 ans étaient représentés : Bosnie, Kosovo, Afghanistan, Soudan, Kurdistan, Irak… En passant du temps avec les clandestins de Sangattes, j’ai pris conscience de ces routes de l’errance et de l’exil ». Un peu plus tard, alors qu’il enquêtait sur la zone de transit de Roissy, ses recherches le conduisirent au Cameroun sur les traces d’une jeune femme renvoyée en charter dans son pays.

Olivier_jobard_23_1

« C’est là-bas que j’ai rencontré Kingsley qui travaillait comme maître nageur. Depuis des années il rêvait de France, de foot… et des Françaises »… Le jeune Camerounais avait vu son rêve d’occident s’éloigner par deux fois déjà… Ex membre d’une équipe d’espoirs du ballon rond, il avait dû renoncer à devenir joueur professionnel en Europe. Olivier rencontre Kingsley alors que sa première tentative de départ venait d’avorter. Un de ses amis s’était marié en France et lui avait promis un toit à l’arrivée.

Olivier_jobard_04Il avait mis 300 euros de côté ; une petite fortune dans son pays. Ses parents avaient même ajouté 200 euros, le réseau des amis avait également contribué à la somme, ainsi qu’un sponsor local, chef d’entreprise fortuné de son quartier… Tout un processus difficilement imaginable en Europe.

« Je pris surtout garde à ne pas être le déclencheur de son départ, ce que je refusais absolument. Il fut toutefois convenu que je garderais son argent sur moi afin qu’il ne soit pas systématiquement racketté. J’en suis bien conscient, j’ai parfois involontairement influencé le cours de son voyage, mais pas toujours positivement.

Olivier_jobard_26_1

Souvent il me fallut m’éloigner volontairement afin de ne pas le compromettre. Notamment durant les 3 mois que Kingsley passa au Maroc, attendant l’occasion de traverser vers les Canaries. Ainsi qu’à chaque fois que les passeurs refusaient ma présence de photographe et de blanc, jugée suspecte ou dangereuse ».

Olivier_jobard_06_1
Les photos d’Olivier sont fortes : comme celles de cette grappe humaine
cramponnée à un camion traversant une tempête de sable en plein Sahara.
Elles sont souvent bouleversantes : comme celles de ces hommes entassés
au fond de la cale, l’un d’eux serrant un couteau dans sa main… Parfois
tragiques : celles de leur naufrage au départ des côtes Marocaines.

A
deux ou trois cent mètres de la plage, la barcasse de fortune dans
lequel ils avaient embarqué chavira dans les déferlantes, projetant la
vingtaine d’hommes à la mer. « La plupart des sub sahariens ne savent
pas nager. Le temps que je retrouve mes esprits, les vagues rejetèrent
deux cadavres… Surmontant, le choc émotionnel et le sable qui brûlait
mes yeux, j’ai malgré tout sorti l’appareil du sac en plastique qui
l’avait protégé. Sous la lumière de la lune, j’ai déclenché
mécaniquement, malgré le tremblement incontrôlable de mes bras. Une
demie-seconde ; voire une seconde. Ouverture f/1.2 ».

Olivier_jobard_25_1

Est-ce l’aspect fantomatique des corps échoués sur la plage après le
drame, est-ce le grain de ce film 800 Asa exposé à 3200, est-ce la
légende manuscrite de la main même de Kingsley ; toujours est-il que
cette partie du livre dérange… Et même ; peut mettre mal à l’aise.

Olivier_jobard_05_1Ces images rares nous interrogent par ailleurs : il est étonnant et
paradoxal de constater qu’à l’issue de savantes réflexions, certains
photographes «auteurs» arrivent aux mêmes résultats formels… Ils sont
pourtant plus proches de l’Art Plastique que du photojournalisme
pratiqué par les reporters de SIPA. « Images granuleuses au point
d’être illisibles, énorme vignetage, lumière crépusculaire et plate…
Oui, j’ai été étonné des résultats une fois les tirages en main, avoue
Olivier. Jamais je n’avais cherché ce type d’effet auparavant, mon
propos a toujours été de rester au plus proche de la réalité, mes
tirages ne sont pas travaillés.

Olivier_jobard_22_1Bizarrement c’est lorsque je fus privé
de lumière, avec un appareil plein d’eau et dans les pires conditions
matérielles et psychologiques imaginables… que j’ai réalisé des photos
que certains trouvent esthétiques. Moi je n’ai cherché qu’à témoigner. »

Au final, Olivier Jobard ne semble donc pas beaucoup préoccupé de ce
que l’on peut raconter de la plastique de ses images. Il travaille
actuellement à la suite de son projet qui concernera toujours
l’émigration, mais sur un autre continent. Sachez que Kingsley va bien
: il travaille à Paris et a finalement obtenu un permis de séjour. Mais
à l’issu de son périple, peut-être a-t-il perdu quelques illusions…

Jean-François Vibert

Photos : © Olivier Jobard SIPA

Olivier_jobard_07_2



Kingsley_olivier_jobardOlivier Jobard fait partie de l’agence SIPA et couvre depuis 1992 de
nombreux conflits à travers le monde. Depuis 2001 il a particulièrement
travaillé sur les flux migratoires et a obtenu en 2006 le prestigieux
Photo World Press 2005, pour l’itinéraire de Kingsley.

Le « Journal de
Kingsley » est édité chez Marval et coûte 25 euros (160 pages). Vous pouvez le trouver ici sur Amazon.fr, à 23,5 euros (livraison comprise).


Olivier_jobard_03Durant leur périple, Olivier a voyagé avec un petit sac à dos tentant
de rester le plus discret possible. Il avait emporté un Leïca et trois
optiques Summicron 28, 35 et 50 mm, ainsi qu’un Konica Hexar RS à
monture Leïca.

Pour la traversée entre le Maroc et les Canaries, il
s’était fait expédier en plus un Voigtlander 35 mm ouvrant à f/1.2 et
un Nikon F100 avec un 24 mm protégé par un sac Eva Marine… Accessoire
plutôt synonyme de vacances à la plage.


Olivier_jobard_00J’espère ne trahir aucun secret en vous révélant qu’en ce moment il
utilise au quotidien – à Bagdad ou ailleurs – deux EOS 5D, sans grip
afin de rester léger et réactif… « Ses 3 im/sec. du 5D me suffisent
largement. J’en apprécie le viseur, après avoir acquis et essayé un
premier EOS 5D, j’ai décidé de revendre mon boîtier principal, un EOS
1D mark2, qui me semblait soudain bien balourd… »

Olivier_jobard_27
Pour son prochain
travail ambitieux, il hésite encore entre numérique et argentique :
« c’est vrai qu’avec mon Leïca, je reste plus discret. Le grain de
certains films poussés à haute sensibilité ne me gêne pas. Et puis, sur
ce genre de reportage, il y a aussi la question logistique à prendre en
considération »…


Légende rédigée par Kingsley : « Dans le Nord du Maroc, près de Nador,
il y a une ville, Melilla : c’est une enclave sous autorité espagnole.
Dans la petite forêt de Gourougourou, près de trois mille clandestins
attendent de passer en Europe. Ils ont bâti un camp permanent. On
l’appelle entre nous le village des camarades. Camarades, c’est comme
ça que les gens du Maghreb appellent les immigrants illégaux comme moi ».

Olivier_jobard_21b_1

BILLET PREC.
BILLET SUIV.

24 commentaires

  1. Pierre LaurentPosté le

    Comme on dit : quelle histoire ! Belle et tragique en même temps… Sacrément dérangeante en tous cas. Je redescend un peu vers des préocupations triviales : l’argentique n’est pas mort. Ni le Leïca à entendre le récit d’Olivier Jobard.

  2. Si le numérique s’impose définitivement ce type de reportage deviendra impossible à réaliser.(en particulier pour des raisons de poids et d’encombrement du matériel)

  3. Alors là je ne suis absolument pas daccord avec vous ! Les APN deviennent chaque année plus petits, plus dicrets, plus efficaces…
    Et les batteries plus performantes, rapides à charger, légères et petites (on trouve le l’électricité un peu partout même au fond de l’Afrique et puis avec 4 ou 5 batteries en poches on tient largement 10 jours, le temps de trouver à les charger)… Et tout ça va encore progresser !
    Enfin quel volume et quel poids en films 24×36 à votre avis… sont l’équivalent d’une carte CF 8 Go ?

  4. Argentique ou numerique peu importe. Ces images sint terribles et paradoxalement belles ! Heureusement qu’on a le sourir du personnage principal à la fin après la réussite de son voyage.

  5. Olivier Jobard aurait-il fait le même travail en numérique ? Probablement pas… Tout aurait été différent. Mais rien ne dit que cela aurait été moins bien. Différent c’est tout.

  6. Oui, je suis d’accord avec le précédent commentaire… toutes ces petites querelles de chapelle ne pêsent pas lourd. Car dans un sujet comme ça ce qui compte ce n’est pas l’espect ou le style des photos mais le contenu. Le témoignage… Et son humanité.
    Il aurait pu dessiner, peindre, écrire ou filmer ce voyage : cela n’aurait rien changé au fond de l’histoire et c’est le fond de l’histoire qui nous interpèle ici… Le sens ! Pas la forme ou l’outil employé…

  7. Quand il est écrit que ce sujet n’est pas réalisable en numérique c’est une question de fond et de forme.Dans ce type de sujet la forme et le fond sont intimement liés.C’est ce qui fait sa valeur.Suivre un exilé en afrique sub Saharienne , le plus souvent en extérieur avec des ordinateurs (et des chargeurs de batteries) dans ses bagages pendant six mois c’est tout simplement irréalisable .Et contrairement à ce que certains pensent ,dans la photo et aussi dans le cinéma, l’outil employé a une conséquence direct sur la forme . Sans l’argentique ce type de témoignage humaniste n’existerait tout simplement plus.Ce qui n’empêche pas que la photo numérique est une technologie passionnante avec des qualités qui lui sont propre .

  8. Qui a dit qu’il fallait transporter un ordinateur ? On peut transporter une dizaine de cartes de 4, 4 ou même 8 Go dans ces poches… Ce qui prend nettement moins de volumes et de poids que l’équivalent en film…
    Justement la place et le poids qui servait à transporter ces films peuvent être consacrés à transporter deux chargeurs et quelques batteries. Une batterie tient 4 jours en moyenne (ou plus), avec 3 batteries on tient 12 jours… Il devient difficile de trouver sur terre des endroit ou il n’y a pas d’électricité (même dans le désert). On peut même emporter un petit système qui se branche sur les batteries de voiture…
    Bref les choses sont différentes mais pas beaucoup plus compliquées en numérique…

  9. La plupart des villages d’afrique ne possède ni eau,ni électricité.Ceux qui ne connaissent pas l’Afrique n’imaginent même pas la pauvreté et la misére qui régnent sur ce continent attachant et fascinant.Et dans les villes les coupures de courant récurentes peuvent durer plusieurs jours.Le high- tech en Afrique c’est un non-sens pour un reportage qui dure 6 mois à travers la brousse.

  10. mais bien sur… A moins de voyager à pied il y a toujours au moins la batterie du vehiculs qui te transporte. Et si t’es blanc, t que t’as un appareil photo, t’a au moins quelques billets d’un dollard que tu échangera contre un peu de courant ! Ahah ! C’est pas sorcier (et j’ai fait ça dans des endroits plus reculés que tu ne le pense)
    Et si tu voyage à pied, tu emportera 4 ou 5 batteries pleines dans ton sac à dos (au moins 15 jours d’autonomies) et tu attendra le prochain village pour les recharger !
    Avoir des batteries et des carte dans les poches n’a vraiment rien de High Tech ! Faut pas exagèrer !
    Maintenant on peut préférer travailler avec un Leica et des films, c’est un autre débat…

  11. … »continent attachant et fascinant »…
    (…)
    L’afrique est pas plus attachante ou facsinante que l’amerique ou l’Asie ou l’Europe. C’est juste très grand, très beau et très sous-développé… Enfin, pas partout d’ailleurs !

  12. On se calme les enfants… J’ai suprimé un commentaire un peu méchant, l’auteur (qui répondait à une commentaire que j’ai coupé) est invité à reformuler son propos de façon plus diplomatique. Surtout, qu’il ne le prenne pas mal, je fais ça juste pour que le débat reste sympa pour tout le monde…

  13. Pierre LaurentPosté le

    JF, peux-tu savoir auprès d’Olivier s’il lui aurait été matériellement possible de travailler en numérique sur un sujet comme ça ?
    C’est la question qui semble faire polémique !

  14. Je pense qu’en se débrouillant bien on peut s’en sortir en numérique. Même en Afrique durant plusieurs mois dans des zones partiuculièrement isolées… Reste à essayer !

  15. alarachePosté le

    Il est barjot ce type! ;o))
    Toujours la même question qui me vient à l’esprit et que j’ai eu lors du repaortage de capital en suivant 2 autostoppeur de paris à la Turquie:
    Comment faire un reportage sur des transport précaire sans interférer sur celui ci?
    Où ce met le journaliste?
    Bon dans le cas de capital m’étonnerait pas qu’ils ait eu une autre voiture sinon le problème n’est plus 2 autostopeur mais 3 et ça change tout!
    Ce Barjot, euh, Jobart à donc pris une embarquation précaire telle que celles échoués cette semaine à Tenerife au péril de sa vie!!???!!
    Dingue, j’imagine que son agence ne le suivait pas à bord d’un zodiac.

  16. Suite à cette note, j’ai acheté le livre.
    Le sujet est époustoufflant, le courage et l’engagement du photographe devrait etre un exemple pour tous ceux de sa génération. Merci à l’auteur et au bloggueur.

Postez un commentaire